La

moule en plastique

Un dimanche, vous commandez des moules frites au restaurant.

 

Le serveur vous apporte des couverts. Une fourchette, un couteau. Jusqu’ici tout va bien. Il fait même beau. Et puis sur le côté de l’assiette vous repérez un petit objet que vous identifiez difficilement. On dirait une moule. Une fausse moule. En plastique. Pour manger de vraies moules sans se salir les mains. L’imitation parfaite des moules qui sont dans votre assiette, mais en plastique.

 

Et parce que ça ne suffit pas, ces moules en plastique sont bien souvent enveloppées d’un sachet plastique. Pour vous rassurer : oui, il s’agit bien d’un plastique à usage unique. Vous ne mangez pas des moules avec la moule en plastique de quelqu’un d’autre. Ouf. Et le continent en plastique de trois fois la taille de la France qui s’est formé dans l’Océan Pacifique ? Il se porte bien, merci.

Quand une aberration est tellement grosse, il est facile de la repérer, de la pointer du doigt. Et puis, si rien n’est fait, l’aberration fait vite partie du paysage. Elle s’installe, elle devient la norme. Et très vite, on refuse de manger des moules sans moule en plastique.

Après tout :

 

On fait bien Paris-Bordeaux en avion.

On mange bien des tomates sans goût toute l’année.

On râle bien quand on n’arrive pas à télécharger une série dans le métro.

On change bien son téléphone chaque année.

On plante bien des arbres pour compenser nos excès, se donner bonne conscience et faire comme si de rien n’était.

Toutes ces aberrations, nous les avons créées pour gagner un peu de temps, un peu de confort ou un peu d’argent. Autrement dit, nous les avons créées en poursuivant un objectif : la croissance. Car c’est au nom de la croissance qu’on veut toujours aller plus vite. Et c’est au nom de la croissance que nous pensons que faire mieux, c’est faire plus. 

 

Quand on pense aux conséquences de ces aberrations, c’est donc au nom de la croissance que l’on rejette toujours plus de CO2 dans l’air, au nom de la croissance que nous puisons toujours plus dans des ressources finies, au nom de la croissance que nous menaçons les équilibres naturels. Au nom de la croissance que nous fabriquons, méthodiquement, une planète où l’Homme ne sera plus le bienvenu. 

 

Tout cela, nous en prenons conscience doucement. Et pourtant, quand une question comme la 5G s’invite dans le débat public, que se passe-t-il ? Nous écartons d’un revers de la main les risques et nous continuons dans notre direction préférée : celle du progrès, celle de la croissance. 
 

En réalité, il est devenu difficile d’imaginer d’autres directions. Depuis des années, les films, les discours des politiques, les visions du futur des GAFA et autres, les analyses de tendance… tout le monde nous donne une vision implacable du futur. Plus connecté. Plus rapide. Plus personnalisé donc plus confortable. Il y aura des robots (ça fait 50 ans qu’on en parle). Il y aura des voitures autonomes et volantes (ça fait plus de 30 ans). Il y aura des objets connectés (au moins 20 ans). Le conditionnel ? Quand il s'agit de progrès, on l’oublie. Il y a une seule et unique direction et il convient de l’emprunter. 

 

Ces futurs, nous avons commencé à les penser il y a tellement longtemps qu’il est devenu très complexe de s’en séparer. Pourtant, entre leur invention et leur réalisation, une donnée majeure est intervenue : nous n’aurons pas les moyens de les faire advenir sans mettre en danger notre existence sur la planète Terre. Cela nous laisse avec deux options : baisser la tête et foncer dans le mur. Ou alors, nous pouvons essayer de penser différemment. 

 

Pour améliorer la situation écologique, il est impératif de lutter contre les imaginaires dominants d’un monde de demain toujours basé sur la croissance. Nous avons besoin d’autres histoires, d’autres récits. D’autres imaginaires, tout aussi puissants, mais post-croissance. Basés sur d’autres priorités comme la justice sociale, la biodiversité, le respect de notre environnement. 

 

L’urgence écologique est donc aussi une urgence des imaginaires ! 

 

Ensemble, pensons de nouveaux futurs pour renoncer à ceux qui nous ont été imposés. 

Ensemble, inventons d’autres histoires à raconter. 

Ensemble, créons enfin des présents plus sobres.

"Quand une aberration est tellement grosse, il est facile de la repérer, de la pointer du doigt. Et puis, si rien n’est fait, l’aberration fait vite partie du paysage. Elle s’installe, elle devient la norme."

"Car c’est au nom de la croissance qu’on veut toujours aller plus vite. Et c’est au nom de la croissance que nous pensons que faire mieux, c'est faire plus" 

"Le conditionnel ? Quand il s'agit de progrès, on l'oublie. Il y a une seule et unique direction et il convient de l'emprunter."

"Pour lutter contre le changement climatique, il est impératif de lutter contre les imaginaires dominants d’un monde de demain toujours basé sur la croissance."